Entreprise romande, No 2747 , 7 mars 2003

Pour les notes, contre les cycles d'apprentissage de 4 ans par François Truan

Notes ou pas notes : là n'est pas la question ! par Martine Brunschwig Graf

Ecole primaire : des notes, pour quoi faire ? éditorial par Michel Barde

 


 

 

Pour les notes,
contre les cycles d'apprentissage de 4 ans

 

La rénovation qu'on tente d'imposer, parfois à la hussarde, à l'école primaire genevoise, se caractérise par deux bouleversements que nous estimons pernicieux : la suppression des notes et l'instauration de deux cycles d'apprentissage de 4 ans. Ces deux réformes se voulant intimement liées dans l'esprit de leurs promoteurs, nous les combattons conjointement. Dans la mesure où elles n'ont fait l'objet que de décisions internes du D. I. P., nous avons décidé de porter le débat sur la place publique en lançant une initiative populaire visant à inscrire dans la loi l'évaluation annuelle des écoliers.

Une récente motion des partis de l'Entente semble changer la donne, qui recommande au Conseil d'Etat de maintenair les notes à l'école primaire. Outre le fait qu'une motion n'a aucune force législative, rappellons qu'elle fait étrangement silence sur les cycles de quatre ans.

Aussi ne renonçons-nous pas à notre intitative., Nous redonnons ainsi aux citoyens genevois un droit de regard sur les grands enjeux de l'école publique. Si notre initiative est acceptée, l'évaluation annuelle, à la fois chiffrée et verbale, continuera d'accompagner les écoliers d'un degré à l'autre, et permettra à un enfant aux acquis insuffisants ou fragiles de refaire son année. Le redoublement doit rester un droit pour tout écolier.

Les inégalités aggravées

D'ailleurs, au nom de quoi renoncer à contrôler l'acquisition régulière et rigoureuse des savoirs de base ? Ne voit-on pas que sans ces contrôles, les enfants mettent en danger leur propre scolarité ? Souhaite-t-on que l'école livre les enfants à eux-mêmes, c'est-à-dire à la diversité de leurs origines et situations socio-culturelles ? Seuls quelques enfants capables de se structurer et de se responsabiliser précocement sont à même de tirer parti des cycles de 4 ans, la majorité courant le risque d'y perdre pied sans que personne ne s'en rende compte. En différant continuellement les acquisitions fondamentales, on crée chez les élèves les plus fragiles des lacunes irréversibles. Les inégalités sont ainsi d'autant plus aggravées que seuls les élèves de milieux favorisés peuvent bénéficier d'aides extérieures pour pallier leurs faiblesses.

Les cycles de 4 ans induisent ainsi une sélection cachée, l'opacité du système engendrant un flou préjudiciable tant aux écoliers qu'à leurs parents, désormais incapables de suivre leurs enfants pas à pas et de situer leurs acquis dans le cursus scolaire.

On nous oppose régulièrement que notre initiative coupe les ailes d'une réforme à peine sortie du nid. De deux choses l'une : ou la rénovation n'a pas encore été évaluée, et on n'ose qualifier l'imprudence coupable dont font preuves ceux qui veulent aller de l'avant sans plus de précautions ; ou la rénovation a été évaluée, et on se demande pourquoi cette évaluation n'a pas été rendue publique.

Des résultats moins bons

La rénovation a été évaluée. Pas à son avantage. Un rapport du SRED (Service de la Recherche en Education) le dit du bout des lèvres. Contentons-nous de deux citations. Comparant les résultats obtenus par deux groupes d'élèves au terme de la 3e primaire, le SRED constate : " Dans l'ensemble, les élèves des écoles en rénovation obtiennent des résultats relativement moins bons que ceux des élèves des écoles qui ne sont pas en rénovation. " (1) Et confrontant les performances de deux autres groupes aux épreuves communes de français de 6e année, le SRED admet : " Les écarts entre les deux groupes sont faibles, on observe cependant pour les deux épreuves de français une différence statistiquement favorable aux écoles qui ne sont pas en rénovation. " (2)

Il y a plus : le rapport Pisa, publié en 2002. Les écoliers genevois y occupent une place médiocre comparés à leurs camarades de Suisse romande, notamment dans les tests évaluant leur capacité à lire un texte simple. Justement, nous rétorque-t-on, les écoliers testés avaient 15 ans lors de cette évaluation, aucun d'eux n'était donc passé par une école en rénovation. Certes, mais tous avaient subi d'autres réformes, dont celle du français dit " rénové ". Un partisan convaincu de la Rénovation le confirme : " N'oublions pas que ce mouvement [de réforme] ne date pas du lancement de la rénovation, mais qu'il a été entamé bien avant par les collègues qui nous ont précédés. " (3)

Nous ne l'oublierons pas.

 

François Truan

Président de l'ARLE

 

1) Le changement : un long fleuve tranquille ?, DIP. Genève, février 1999.

2) Ibidem

3) Laurent Vité, Le nœud du problème : l'échec scolaire ", in Tribune de Genève, 13 février 2003.

 


Notes ou pas notes :

là n'est pas la question !

 

Le fait que l'Association Arle lance une initiative pour le maintien des notes à l'école primaire n'a rien de choquant sur la forme et s'inscrit dans le strict respect des droits populaires.

L'école ne doit jamais craindre le débat car elle constitue un bien commun pour l'ensemble des citoyens de notre République et canton. Mais on doit, en revanche, craindre les questions mal posées et les solutions caricaturales. En effet, si la Constitution donne à chaque citoyen la possibilité de lancer une initiative populaire et de poser ainsi au peuple une question à laquelle il doit répondre par oui ou par non, il est important que cette question soit bien posée et qu'elle permette ensuite à ceux qui vont voter de faire un véritable choix.

C'est là que les choses se gâtent. Voulez-vous ou non des notes à l'école primaire dès la 3 P? Telle est, en substance, la question que pose l'initiative populaire pour laquelle Arle récolte des signatures en vue d'un vote populaire ultérieur. On peut être pour ou contre les notes et nombre de gens y sont favorables en croyant de bonne foi que les chiffres ainsi alignés dans les carnets scolaires sont la meilleure façon, somme toute, de suivre la progression des élèves et d'assurer leur réussite future.

Fixer des objectifs et évaluer

Si le fait de mettre des notes suffisait à assurer le succès, cela se saurait. L'enquête PISA aurait sans doute produit de meilleurs résultats et nous ne serions ,pas en train de mettre en place d autres moyens pour lutter contre l'échec scolaire ! Personne ne se plaindrait du niveau de français ou de mathématiques à la sortie du Cycle d'orientation et l'on n'entendrait pas tant de plaintes de patrons au sujet des connaissances scolaires de leurs apprentis...

L'évaluation constitue un point central pour le bon fonctionnement de l'école genevoise et la réussite des élèves, mais il importe que l'on se mette d'accord sur ce que l'on évalue, la façon dont on en communique les résultats et les informations et les conséquences qui en découlent pour les élèves, pour les enseignants et pour les parents.

L'un des points centraux de la réforme de école primaire n'est certes pas le fait d'utiliser ou non les notes. C'est de fixer, au préalable, les objectifs d'apprentissage à atteindre et d'évaluer les élèves en fonction de leur progression et des efforts qu'ils doivent consentir pour atteindre les objectifs fixés. L'école a donc commencé par préciser les attentes à l'égard des élèves; elle se donne, ensuite, les moyens d'évaluer régulièrement, par des appréciations claires et des commentaires à intervalles réguliers, mais aussi au moyen d'épreuves communes à tous les élevés du canton, à des étapes importantes du parcours scolaire, de même que par une note globale à la fin de la 6e primaire. L'école primaire s'engage aussi à mieux communiquer, par des entretiens réguliers avec les parents afin qu'ils suivent la progression de leurs enfants et par un dossier propre à chaque élève et qui recueille les principaux travaux accomplis.

Une réforme exigeante

Faut-il faire encore mieux, introduire davantage de repères et de précisions? Peut-être ! Mais une chose est certaine: la plupart des enseignants et des parents qui pratiquent les nouvelles formes d'évaluation au sein de l'école primaire se déclarent satisfaits de la démarche et apprécient d'être mieux informés et de façon plus approfondie.

Où un élève se situe dans la moyenne de sa classe est une information certes intéressante. Mais elle ne dit encore rien de la façon dont cet élève se situe par rapport à ce qu'il est censé apprendre d'ici à la fin de sa scolarité primaire. Par les méthodes traditionnelles, on peut parfaitement obtenir une, note élevée dans une classe dont le niveau est très moyen ! Cela ne garantit en rien que l'on ait atteint un niveau élevé dans ses apprentissages ! Et la réalité frappe d'autant plus durement ultérieurement.

La réforme en cours ne constitue pas une révolution mais elle est exigeante, à l'égard des élèves, des enseignants et des parents. Elle oblige l'institution scolaire à se concentrer sur les objectifs plutôt que sur les moyens. C'est cela qui dérange mais c'est une opération "vérité" nécessaire si l'on veut vraiment lutter contre l'échec scolaire et élever le niveau général des élèves !

 

Martine Brunschwig Graf

Conseillère d'Etat en charge du Département de l'Instruction publique

 


Ecole primaire :

des notes, pour quoi faire ?

  

Le débat n’est pas nouveau. Ni dans d’autres cantons, ni à Genève. Dans la cité du bout du lac, on se souvient encore des combats menés par le parti libéral contre la suppression des notes à l’école sous le long règne d’André Chavanne. Curieusement, c’est sous celui de la libérale Martine Brunschwig Graf qu’a commencé d’être mise en vigueur une réforme du primaire visant notamment à cette suppression et à l’instauration de cycles d’apprentissage étendus sur quatre ans.

De nombreux parents et de nombreux enseignants ont marqué leur opposition à cette réforme. Au sein de ces derniers s’est créée une «Association refaire l’école» (ARLE) qui a lancé, à la fin du mois de janvier, une initiative populaire cantonale visant à préserver le passage annuel d’un degré au suivant de l’école, assorti du maintien des notes permettant l’évaluation des travaux de l’élève et la certification de son passage à la classe supérieure. Un combat semblable est mené dans d’autres cantons à l’encontre d’une réforme perçue comme préjudiciable aussi bien aux élèves qu’aux parents.

Les notes ne s’apparentent en rien à un système dépassé. Assorties d’évaluations et d’appréciations, elles ont le mérite d’être universellement et uniformément comprises. Dans une société fortement éclatée par la multiculturalité et par un taux élevé de divorces, elles constituent un repère dont les parents, comme les élèves, ont besoin. Evacuer ce repère tout au long d’un cycle de quatre ans et le brandir tout-à-coup, en fin de parcours, s’apparente à un leurre dès lors qu’il sera trop tard, pour l’élève, pour se redresser et, pour les parents, pour encourager leur enfant.

Ces questions de prime abord de pure «technique scolaire» révèlent en réalité un véritable débat de société: voulons-nous faire croire faussement aux enfants – et à leurs parents – que la vie est un «long fleuve tranquille» ou voulons-nous les préparer à ce qu’elle est en réalité? Voulons-nous repousser les échéances de cette réalité ou y préparer les enfants et leurs parents? Il est éclairant à cet égard de lire ce que disent les partisans de la réforme. Secrétaire du syndicat des services publics de Genève, Mme Ariane Bailat affirme que «les notes focalisent l’élève sur la compétition.» Elle ne se doute manifestement pas que le résultat risque d’être exactement l’inverse de ce qu’elle croit: les élèves qui ont des facilités scolaires confortées par un environnement familial favorable n’auront nul besoin des points de repère que constituent les notes, à l’encontre de ceux qui ont, pour toutes sortes de raisons, plus de difficultés. Elle ne se doute donc pas, aveuglée par le dogme, que la réforme est, qu’on le veuille ou non, de caractère élitiste.

Les milieux patronaux, contrairement à ce qui a été dit tant par les partisans de la réforme que par certains de ceux qui s’y opposent, n’ont pas de vision «élitiste» en l’occurrence. Leur seul souci est d’amener les élèves au maximum de leurs aptitudes propres en prévision de leur entrée inéluctable sur un marché du travail qui n’est plus un cocon douillet.

Président de la Société pédagogique genevoise, M. Olivier Baud, dans une envolée lyrique qui lui a sans doute échappé, a comparé les notes aux mauvais traitements infligés aux enfants. Le dérapage n’est plus contrôlé et démontre à lui seul le manque d’arguments des partisans de la réforme.

Dans ces colonnes, le 25 octobre dernier, nous avons souligné ce que le psychologue Maurice Nanchen appelait de ses vœux après avoir lui-même longuement ba-lancé, à savoir «le retour au normatif», impliquant l’encadrement et le respect de l’autorité que, exprimé ou non, les enfants demandent aussi. Les notes font partie de ce «normatif», n’en déplaise à ceux des enseignants qui ne voient dans l’école qu’une mission de socialisation reléguant au second plan les missions de transmission des apprentissages de base.

Tel est l’enjeu de l’initiative lancée par ARLE, à laquelle la Fédération des syndicats patronaux apporte son soutien. Elle devrait aussi recevoir celui de la majorité des parents. Une étude du Service de la recherche en éducation du Département de l’instruction publique (SRED) d’août 2002 a en effet montré leur inquiétude à ce sujet.

 

Michel Barde

 

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