Philippe
Chevrier, le grand cuisinier genevois, s'engage comme d'autres
personnalités en faveur des notes à l'école.
(Photo Aldag)
Derrière
la votation sur les notes au primaire, se trouvent deux visions de
l'enseignement. Faut-il suivre les pratiques éprouvées ou
écouter les
belles théories?
Ce débat
politique n'était possible qu'à Genève. Le 24
septembre prochain, les
électeurs du canton diront s'ils veulent que les notes soient
inscrites
dans la loi, en votant oui à l'initiative de l'ARLE
(Association Refaire l'Ecole) et au contre-projet du Grand Conseil. Ou
alors, ils voteront non
pour donner l'entière liberté au Département de
l'instruction publique
d'inventer de nouveaux systèmes d'évaluation ou des
réformes mitonnées
par des experts ès pédagogie.
Lourd héritage
Genève
a eu le privilège - parfois dangereux - d'être la patrie
des grands
théoriciens de la pédagogie. On peut remonter au grand
Jean-Jacques
Rousseau qui a théorisé de grands principes
éducatifs dans son «Emile»
tout en abandonnant ses propres enfants à l'assistance
publique...
Belle cohérence! Plus récemment, Genève a
accueilli de grands
pédagogues comme Claparède, aujourd'hui surtout connu
pour la place qui
porte son nom. Jean Piaget a eu son heure de gloire dans les
années
1960-70, initiant une faculté de psychologie et
«sciences» de
l'éducation qui a créé des légions de
théoriciens. Au fil des années,
dès l'époque d'André Chavanne, le regretté
et sympathique président de
l'Instruction publique, Genève est devenue un laboratoire
pédagogique
qui a développé les expérimentations dans
certaines écoles. Plus
récemment, le français, les maths et les autres
matières ont été
«rénovées». Comme si ces matières
étaient tombées en ruine, à l'image
de Pompéi.
Résistance
«En
novembre 2001, un petit groupe d'enseignants inquiets par ce qu'ils
voyaient dans les écoles a créé l'ARLE»,
rappelle André Duval,
président de cette association. «L'école
était vraiment malade. Nous
assistions à la destruction de tous les cadres et
références pour les
élèves, ce dont ils ont besoin.» C'est ainsi que
l'évaluation n'était
plus notée précisément. Elle devait être
remplacée par des évaluations
plus ou moins précises, qui peuvent donner lieu à tous
les malentendus
avec les parents. «Nous avons assisté à la
destruction de toutes les
matières. La réforme dans l'évaluation
(réd.: notes ou commentaires de
l'enseignant) est allée tellement loin, qu'il était
même question de la
supprimer», témoigne Muriel Joyeux, membre du
comité de l'ARLE.
La peste et le choléra...
Si
l'ARLE s'est formée, c'est parce que ces enseignants n'ont pas
été
entendus auprès du syndicat des instituteurs, la
Société Pédagogique
Genevoise (SPG). Cette dernière a toujours eu tendance à
s'aligner sur
la politique du DIP (Département de l'Instruction Publique),
comme de
bons petits soldats. La SPG n'a jamais contesté ces
réformes et elle
prend position dans la votation du 24 septembre pour le double non, en
disant que c'est «choisir entre la peste et le
choléra». En dignes
enfants de Piaget et des grands pédagogues genevois, la SPG
défend les
réformes et la «rénovation» de l'école
primaire.
Et les passions arrivent
Le groupement des parents
d'élèves du primaire (GAPP) se prononce également
contre l'initiative de l'ARLE avec le slogan Touche pas à
mon école, pour une école juste et non juste une
école
. Dans un argumentaire incomplet et contradictoire, publié sur
son site
internet, le GAPP affirme qu'il faut voter deux fois non, si l'on en
faveur des notes!!!
Pourtant, la question posée est simple. Etes-vous favorable oui
ou non à des notes qui évaluent clairement
l'acquis des écoliers?
Mais cette interrogation élémentaire est
déformée au fil du débat. Les
émotions des divers intervenants, les conflits politiques
enflammés
démontrent que cette simple votation a une valeur bien plus
fondamentale.
Pratique ou théorie
D'un côté, on trouve l'ARLE et
les partisans du oui
qui estiment que la pratique (le travail de l'enseignant) l'emporte sur
la théorie des «pédagogistes». De l'autre
côté, la hiérarchie du DIP et
les partisans du non pensent que la théorie
pédagogique l'emporte sur la pratique des enseignants.
Ce sont deux visions du monde. Il est juste dommage que l'on n'ait pas
su élever le débat à ce niveau.