L'école appartient aux citoyens
Depuis la fondation de notre association, les talibans du pédagogisme ne cessent de nous diaboliser. Notre initiative lancée, leurs sermons virent à l'épilepsie. Retour au réel.
Désolé de contredire M. Perrenoud, mais loin d'être composée "essentiellement" de maîtres du secondaire, l'ARLE compte une majorité d'instituteurs révulsés par l'autosatisfaction autiste des "rénovateurs", et par l'échec avéré de leurs "méthodes".
Désolé encore : ni "ultraconservateurs", ni récupérés par le parti radical, l'ARLE et ses comités comprennent une évidente composante de gauche. Si, si. Navré. Mais dans la tempête, l'équipage oublie ses religions : l'ARLE associe des sensibilités politiques diverses partageant la même analyse sur les dangers de certaines réformes. Ceux qui pensent nous récupérer se préparent donc de sérieuses migraines, de quelque bord qu'ils soient. D'autant que nous avons appris à les connaître.
Notre initiative, que demande-t-elle de si scandaleux ? De supprimer les "cycles d'apprentissage" qui abandonnent nos enfants quatre ans durant aux hasards de "leur rythme", laissant s'élargir des lacunes béantes. C'est ça, être "réactionnaire" ? Que proposons-nous de si insupportable ? De maintenir la note, qui n'empêche ni commentaires ni rencontres avec l'enseignant, pour habituer l'élève aux évaluations qu'il retrouvera jusqu'à la fin de sa scolarité, tout en envoyant aux parents un signal clair sur la situation de leur enfant. C'est cela, être pour l' "école de grand-papa", que M. Perrenoud méprise d'ailleurs tant ?
Mais que serait une société où chacun se laisserait languissamment aller "à son rythme", ignorant les échéances inévitables du réel ? C'est cela, la "modernité" du "mondenplènmutassion" ? Mais qui "plane", au juste ?
Sait-on, dans les hauteurs du Département, combien de parents sont revenus de séances d'information scolaires avec l'impression troublante d'avoir rencontré des martiens ou une secte plutôt que des enseignants ? Sait-on combien d'enseignants sont rincés par la surcharge de travail, par l'obscurité des consignes, le déni constant d'arbitrage et d'autorité de la hiérarchie ? Par le désordre délibéré qu'on fait régner dans leur métier, comme s'il fallait les empêcher de l'exercer comme ils le savent ? Et surtout, combien d'élèves sont trompés sur leurs capacité réelles, jusqu'au moment, bien trop tardif, où l'heure de vérité sonne ?
De vrais chercheurs interrogeraient la réalité plus humblement. Douteraient de leurs idées. Mais les pédagogistes veulent imposer des dogmes.
Depuis plus d'une dizaine d'années, au vu et au su des autorités scolaires et politiques, de droite comme de gauche, on assiste à un véritable dévoiement de l'enseignement dans le sens d'une mise au rancart des bases de la connaissance et de la culture, dénigrées comme élitistes et sélectives, vers des activités d'animation générale, de pseudo-gestion de groupe, vers un culte de l'actualité et une sacralisation démagogique du "jeune". Ruinant tout projet d'instruction publique effective, les réformes innombrables dont on matraque l'école et les enseignants installent cette entreprise de démolition du savoir, de sa transmission, et du service public chargé de les assurer.
A la plus grande joie des néolibéraux. Car en effet : qui plane ?
M. Perrenoud et ses amis ne peuvent comprendre que l'on puisse discuter autrement qu'entre soi ? Ils prêchent comme si l'école leur appartenait ?
Désolé : elle est chose publique. Et sa confiscation a trop duré.
Yves Scheller
membre du comité de l'ARLE
membre du comité d'initiative "pour le maintien des notes à l'école"lettre de lecteur publiée dans la Tribune de Genève du 5 mars 2003