Construire No 5, 28-1-2003 - www.construire.ch

 

 «Nos enfants ont besoin de notes»
Genève, Vaud, Fribourg, la suppression des notes à l'école primaire soulève partout des questions. Entretien avec François Truan, président de ARLE (Association refaire l'école), qui veut le maintien des notes à l'école primaire

 

A Genève, l'Association refaire l'école (ARLE) a lancé une initiative populaire pour le maintien d'une évaluation annuelle chiffrée dès la 3e à l'école primaire, luttant contre la rénovation mise en œuvre par la conseillère d'Etat Martine Brunschwig Graf.

Dans le canton de Vaud, le Grand Conseil entend repousser jusqu'à l'automne 2004 la votation sur l'initiative libérale pour la réintroduction des notes dès la 3e primaire, qui a recueilli 20 000 signatures en mai 2001. Dans le canton de Fribourg, Isabelle Chassot a renoncé, à l'automne dernier, d'étendre pour l'instant aux 5e et 6e le système des évaluations déjà introduit de la 1re à la 4e. Entretien avec François Truan, président de ARLE.

 

Martine Brunschwig Graf dit de votre initiative qu'elle est figée. En quoi êtes-vous tournés vers l'avenir?

 

Notre initiative porte sur deux points de la rénovation que nous combattons: la suppression des notes au primaire et l'instauration de cycles d'apprentissage de quatre ans. Est-ce être figé que de montrer les dangers et les problèmes qui se posent à l'école? Tournés vers l'avenir, nous réclamons de la clarté, des plans d'études clairs et précis pour nos enfants, en lieu et place de vagues objectifs.

 

La note, ça n'est pas un système dépassé? Elle valorise parfois, et sanctionne aussi beaucoup.

 

Tant qu'on n'aura pas trouvé mieux, la note assortie d'un commentaire, c'est le moins mauvais système.

Elle est claire et universelle, un repère compréhensible par tous, chose importante dans une société multiculturelle. De simples appréciations laissent dans le flou. A une époque où l'on insiste tant sur la nécessité de donner des repères aux enfants, il est vraiment paradoxal de retirer aux élèves, aux parents, aux enseignants cet outil qui permet à chacun de savoir où il en est.

»Même chose pour les cycles d'apprentissage sur quatre ans que la rénovation veut instaurer: l'apprentissage ne peut être dilué sur une aussi longue période; si on a la possibilité de différer l'acquisition des connaissances de la 3e à la 6e, on va creuser un fossé entre les élèves et, en renforçant les inégalités, induire une sélection cachée.

»Ceux qui ont de la facilité scolaire, de la facilité à se structurer, qui peuvent disposer de l'aide de leurs parents s'en sortiront évidemment. Mais ce système laisse sur le carreau les enfants perdus. Il faut donc maintenir un repère chiffré annuel.

 

Les notes respectent davantage l'égalité des chances que la rénovation?

 

Un exemple: comment voulez-vous que l'instituteur, au travers d'évaluations, fasse comprendre à des parents portugais qui ne connaissent pas le français comment leur enfant se débrouille en classe?

 

Mais la note, les moyennes, ne prennent pas en compte la progression que l'élève a peut-être accomplie en cours d'année.

 

Vous avez raison, la moyenne ne dit rien des possibles progrès accomplis par un élève. Mais la note n'est qu'une indication et ce serait faire injure aux enseignants de croire que leur travail se réduit à une simple comptabilité arithmétique: les cas d'élèves que leur seule moyenne empêche théoriquement d'être promus sont soigneusement examinés, individuellement, via les conseils entre enseignants, inspecteurs, doyens...

 

L'enfant qui a constamment de mauvaises notes se sent dévalorisé, nul...

 

S'il reçoit constamment l'appréciation «pas satisfaisant» ou «n'a pas atteint l'objectif», l'élève ressentira-t-il les choses différemment? L'avantage de la note, c'est qu'elle s'applique à un travail, et non à la personne même de l'élève. Avec les appréciations, il risque d'y avoir dérives.

»C'est si vrai que le Département de l'instruction publique a remis à tous les enseignants un aide-mémoire leur recommandant d'éviter d'employer le verbe «être» pour qualifier l'élève, parce que cela pourrait passer pour un jugement de valeur. On ne dira donc pas «Michel est insuffisant en maths», mais: «les apprentissages de Michel correspondent (ou ne correspondent pas) à ce qui est attendu.»

 

Il s'agit d'évaluer les progrès de l'élève.

 

Oui. Mais on voit mal, sur un cycle de quatre ans, comment un élève pourrait ne pas progresser dans les limites de ses possibilités... Résultat: on va faire accroire aux parents que leurs gosses sont en progression - ils le seront en effet par rapport à eux-mêmes - alors qu'en réalité ils ne satisferont pas aux réelles conditions de passage d'une classe à l'autre.

 

Le passage au secondaire cesse d'être automatique?

 

Tout à coup, à la fin de l'école primaire, la rénovation vous réintroduit une note - la première après six ans de scolarité - pour savoir si l'élève passe au secondaire. Les évaluations du genre «l'élève a atteint avec aisance les objectifs» se muent soudain en 5, 6. «A atteint les objectifs» se métamorphose en 4. «A presque atteint les objectifs» en 3. Et «ne les a pas atteints» en 2...

»A ce moment-là, il est beaucoup trop tard pour réparer les éventuels dégâts. Les lacunes se sont accumulées d'année en année.

 

A Genève, 40% des classes sont déjà en rénovation. L'expérience est assez étendue.

 

40% des écoles primaires ont en effet déposé un projet qui entre dans le cadre de la rénovation, comme on le leur a demandé. Mais cela ne signifie pas que ces écoles travaillent sans notes ni qu'elles ont adopté un cycle de quatre ans. Celles qui ont vraiment appliqué ce programme-là sont en petit nombre.

»Ce qui se passe, c'est que le Département de l'instruction publique veut faire accroire au succès de la rénovation au sein du corps professoral. L'école de Dardagny, qui applique les notes, est dite en rénovation. Pourquoi? Parce que pour être considérée en rénovation, il suffit qu'une école ait déposé un projet sur de tout autres points, comme le suivi collégial, le conseil de classe des élèves, ou le décloisonnement dans tel ou tel domaine...

 

Toute la rénovation est à jeter aux orties?

 

Non. Introduire le suivi collégial des élèves sur toute leur scolarité, au primaire peut, selon l'école, être une bonne chose. Le portfolio, un dossier d'évaluation que peuvent consulter les parents, aussi.

 

Les tenants de la rénovation vous reprochent un retour au drill.

 

Moi, j'ai deux filles, de 8 ans et demi, et de 11 ans et demi. L'une qui fait de la danse, l'autre du sport... Eh bien, elles se livrent à ces activités avec plaisir, mais pas sans efforts. Pour n'importe quel garçon qui fait du foot et suit un entraînement plusieurs heures par semaine, on trouve tout à fait normal qu'il ait parfois un peu mal aux muscles. Mais dès qu'il s'agit de faire travailler sa matière grise, on estime qu'il faut laisser l'enfant «aller à son rythme propre»...

»On apprend aussi à travers la répétition. Ce qui n'empêche pas qu'on rigole aussi en classe - venez un peu voir dans la mienne! - mais il y a des moments où il faut se concentrer. Des moments même où l'école est casse-pieds, où l'on s'y ennuie... Il faut être capable de surmonter ça, c'est une réalité de la vie que les enfants devront aussi affronter plus tard.

 

Comment expliquez-vous que la rénovation soit à Genève le cheval de bataille d'une conseillère d'Etat libérale?

 

Martine Brunchwig Graf est économiste avant tout. Nous tendons à penser qu'une partie de la droite est très consciente des avantages qu'elle peut tirer de la rénovation. Avec elle, l'école va coûter nettement moins cher: de la 1re à la 6e primaire, plus de redoublement. Or, bien sûr, un élève qui redouble, ça coûte.

»La rénovation présente également pour certains l'avantage de fournir l'économie avec les gens dont elle a besoin, d'un côté les «penseurs», une «élite» issue des couches favorisées, de l'autre une sorte de nouvelle main-d'œuvre: tous ceux qui n'auront pu faire d'études, malgré leurs aptitudes.

 

Dès sa création en novembre 2001, ARLE a été approchée par plusieurs partis politiques. Mi-février, la commission scolaire du Parti radical rendra compte de ses travaux.

 

La création d'ARLE en 2001 et notre actuelle initiative ont servi d'aiguillon. Mais nous refusons toute politique politicienne. Notre comité comprend des gens de toutes les sensibilités. Nous ne déclinons aucun soutien - nous en avons besoin - mais il est clair que c'est nous qui menons le jeu.

»Cela posé, il est vrai que les partis politiques, tous divisés sur cette question, n'ont pu que s'intéresser aux signaux d'alerte que nous avons lancés. Le seul point de vue politique dont nous nous réclamons, c'est le point de vue républicain.

 

C'est-à-dire?

 

C'est-à-dire que nous ne voulons plus que des enjeux aussi importants soient confisqués par ce que j'appelle l'expertocratie. C'est justement pourquoi nous demandons que l'évaluation chiffrée annuelle soit inscrite dans la loi.

 

Les notes ne sont qu'un simple outil. N'est-ce pas excessif d'inscrire ça dans la loi?

 

Non, pas du tout, d'autant qu'une loi peut toujours être changée si nécessaire - nous ne prétendons nullement détenir la vérité absolue jusqu'à la fin des temps. Mais une loi présente au moins l'avantage de ne pouvoir être modifiée sans un débat démocratique. Or, aujourd'hui, ce débat ne peut avoir lieu puisque toutes ces questions font l'objet d'un règlement du Département de l'instruction publique: toutes les orientations fondamentales en matière d'enseignement sont uniquement décidées par un collège d'experts qui, pour la plupart, n'ont plus vu une classe depuis des dizaines d'années.

»Au lieu de cela, nous voulons que le peuple ou ses représentants se prononcent. Si le parlement prend une position claire dans le sens que nous souhaitons, nous en serons ravis, et nous retirerons notre initiative.

 

Dans le canton de Vaud, l'initiative pour le retour aux notes depuis la 3e primaire a passé. Mais le Conseil d'Etat veut repousser la votation en 2004. Que ferez-vous si votre initiative réussit et qu'elle connaît un sort similaire?

 

C'est vrai, le Conseil d'Etat vaudois recommande aux partis de repousser de dix-huit mois le vote sur cette initiative libérale qui a recueilli 20 000 voix en mai 2001. Et le peuple se sent à juste titre trahi. J'espère bien que le Conseil d'Etat genevois va être un peu plus respectueux de la volonté populaire.

 

Propos recueillis par Jean-François Duval

 

 

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