Remarque à propos des commentaires sans note

par Jean Romain

 

 

1. Récemment une émission démontait, textes et témoignages à l'appui, l'immense montage que constitue le système des " certificats de travail ". Il s'agit bien là d'un jugement sur le travail d'un employé, mais d'un jugement à partir des seuls commentaires.

Or ce qu'on constate c'est que les commentaires sont codés. Par exemple l'expression " a donné satisfaction dans ce qu'on attendait de lui " est en fait une remarque négative. Pour qu'elle fût positive, cette expression aurait dû être " a donné entière satisfaction " ou mieux encore " a donné pleine et entière satisfaction ".

Le monde économique est ainsi fait que, derrière les commentaires politiquement corrects et finalement bien polis, il existe en fait toute une codification d'évaluation, transparente pour ceux qui connaissent le code, opaque pour les autres. Dans la pratique, pour le futur employeur, l'expression " a donné satisfaction dans ce qu'on attendait de lui " équivaut à une note insuffisante, et elle signifie : ne l'engagez pas !

Au fond, tout le monde est au courant de ce qui se passe, sauf le principal intéressé qui, lui, pense avoir obtenu un " bon " certificat de travail puisqu'il n'y lit aucune réticence. Si on avait assorti d'une note ces commentaires et qu'on eût ajouté, 3, 4 ou 5, les choses auraient été claires pour tout le monde. Le notateur aurait certes risqué un conflit ou, à tout le moins, aurait été contraint à une explication plus nette voire pénible, mais il n'en a rien été. Le sourire est de mise parce qu'on n'a pas dit clairement son évaluation à celui qu'on évaluait. La conflictophobie l'a emporté.

" L'hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu'on puisse jouer aujourd'hui, et la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages ", affirme Dom Juan, qui s'y connaît en matière de séduction et de cynisme.

Or l'école ne peut en user de la sorte pour la raison que l'école a mission d'instruction et qu'elle doit répondre de la certification de cette instruction. La note scolaire joue en partie un rôle clarificateur et universel : elle empêche de se fourvoyer dans des expressions alambiquées qui seront floues pour les principaux intéressés, les enfants et leurs parents. Il faut évidemment assortir cette note de commentaires afin de cerner au mieux où se situent lacunes et acquis.

 

2. Mais il est vrai, pour certains experts scolaires, la note a le désavantage pour eux de montrer les lacunes dont ils sont eux-mêmes en partie responsables.

La France qui se réveille de ses dérives scolaires innovantes vient d'entrer dans un débat intéressant. Les élèves (une partie en tout cas) s'ennuient à l'école. Ils s'y ennuient à mon sens parce que notre école est triste. Et elle est triste parce qu'on s'y amuse ; cela n'est même plus paradoxal. Or ce n'est pas cette réponse que privilégient les experts. Pas du tout. À la question de savoir quelle est la cause de tant de tristesse, les pédagogistes avancent une réponse toute prête, idéologique, dogmatique : la tristesse de l'élève provient de ce qu'à l'école... il y a encore trop d'école ! Il faut donc mettre en place une pédagogie du chatouillement. Cette pédagogie se fait au détriment des équilibres globaux de l'élève et des acquis fondamentaux. Donc elle a amorcé depuis vingt ans la spirale du toujours moins.

Pour n'avoir pas à le mesurer clairement on tente de supprimer les notes.