L’école prise en otage

 
éditorial de
Jérôme Faas, rubrique genève actualité


in Logo TG - www.tdg.ch - le 14 février 2006


«Le contre-projet de la droite n’est qu’un duplicata boursouflé de l’initiative de l’ARLE»

Tout ça pour ça. Des mois de palabres, des séances parlementaires par dizaines, des joutes orales et scripturales par centaines, pour rien. En janvier 2003, l'Association Refaire l'école (ARLE) lançait son initiative «pour le maintien des notes à l'école primaire». Trois ans plus tard, rien n'est décidé.

Les positions des hérauts des pédagogies nouvelles et des champions de l'école traditionnelle ne se sont pas rapprochées. Pire, elles se sont pétrifiées. Pendant ce temps, l'institution scolaire essuie les dommages collatéraux de leur affrontement stérile.

Le Département de l'instruction publique (DIP) s'est transformé en camp retranché. Son patron, Charles Beer, s'est entouré d'une armée infranchissable de bras droits et autres chargés de communication. La parole y est en permanence contrôlée.

Deux exemples illustrent ce climat délétère: en juillet 2005, Georges Schürch, le directeur général du Cycle d'orientation, n'est autorisé à donner une interview à notre journal qu'à l'expresse condition qu'il soit accompagné du secrétaire général DIP, Frédéric Wittwer.

En juin 2004, le secrétaire adjoint Olivier Mutter tente d'interdire à des journalistes de s'entretenir avec des enseignants du Collège de Candolle manifestant dans la rue de Hôtel-de-Ville leur colère quant au traitement par le DIP de l'affaire de l'élève plagiaire.

Le climat régnant au sein des établissements scolaires n'est guère meilleur. Trouver un enseignant acceptant de s'exprimer autrement que sous le sceau de l'anonymat tient de la gageure.

La Société pédagogique genevoise (SPG), que Charles Beer persiste à considérer comme représentative de l'ensemble des enseignants du primaire, ne représente en réalité plus qu'elle-même. Ne s'y retrouvent que les adeptes de la rénovation.

Quant aux politiciens, qui juraient leurs grands dieux en novembre que cette législature serait celle du consensus, une brève lecture des rapports de commissions suffit à constater qu'un fossé sépare les déclarations de leurs effets.
A qui la faute? Aux partis de droite, tout d'abord, avec mention spéciale pour le Parti libéral. Quel besoin avait-il de suivre la gauche dans sa volonté d'opposer un contre-projet à l'initiative?

Alors que l'Entente et l'UDC soutiennent largement les thèses de l'ARLE, il eût été plus simple d'écourter les débats. De cette surprenante décision découlèrent plusieurs textes singeant leur inspirateur, opacifiant le débat et le faisant traîner en longueur. Hormis occuper le terrain politique, le contre-projet finalement élaboré n'est d'aucune utilité. Il n'est qu'un duplicata boursouflé de l'initiative.

Charles Beer et la gauche, eux, n'ont rien fait pour accélérer le mouvement. Stratégiquement, cette attitude était adéquate. Si le peuple s'était rapidement prononcé sur le texte de l'ARLE, nul doute qu'il eût été plébiscité. En terme d'intérêt général, un tel calcul est plus discutable. Plus la guerre de tranchées perdure, plus l'école s'enfonce dans son malaise.

L'action la plus contestable du DIP fut sans doute de faire appliquer dès la rentrée 2005, avant toute consultation populaire et par voie réglementaire, son propre contre-projet. Cette politique du fait accompli est en soi critiquable.

Elle le sera encore plus si l'initiative de l'ARLE ou le contre-projet de l'Entente passent la rampe. L'école genevoise changera alors à nouveau de système en 2007. Deux modifications de taille en deux ans: le risque de déstabilisation des enseignants, des élèves et de leurs parents est immense.

Cette parodie de débat prendra vraisemblablement fin le 24 septembre prochain. Enfin. Il était impensable que les deux camps parviennent à un consensus, fût-il minimal. Ils échouent même à s'accorder sur la mission de l'école.

Qu'on en juge: Olivier Baud, le président de la SPG, déplore que le projet de loi de la droite contienne la notion de trois savoirs de base: lire, écrire, compter. «Cette inscription va à fin contraire du but de l'école primaire, qui est d'éduquer. Ces trois savoirs ne sont que des outils d'insertion dans la société.»

Des années de pourparlers ne suffiraient pas à rapprocher des positions si éloignées. La chose est aussi évidente qu'est grande l'irresponsabilité d'un monde politique qui a préféré prendre l'école en otage plutôt que de laisser le peuple arbitrer ses dissensions idéologiques.



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