Vers le debut

 

En attendant le retour des (vraies) notes à l'école genevoise

 POLÉMIQUE. Sous couvert de compromis, le nouveau livret scolaire renforce les fossés idéologiques

 

par Luis Lema in Le Temps, mardi 6 décembre 2005, rubrique : TEMPS FORT

 

C'est une réunion d'information aux parents, dans une école primaire de Genève. Les livrets jaunes, si importants aux yeux des élèves qui y verront bientôt refléter leurs efforts, leurs joies et leurs peines, trônent flambant neufs sur les pupitres. La maîtresse aborde la question de plain-pied: en fait, elle ne pense que du mal de ce nouveau livret qui, pour elle, laissera tout le monde sur sa faim. «Les enfants ont besoin de repères», proclame-t-elle. De tout temps, le système des notes et des moyennes lui a convenu.

Des notes, il y en a bel et bien dans le nouveau carnet, à la différence qu'elles ne sont plus, officiellement, le fruit des moyennes mais d'appréciations plus étoffées sur la progression des élèves. Trop vague, estime la maîtresse, sans laisser la moindre place à la contestation. Qu'à cela ne tienne: elle-même continuera de faire des moyennes, comme au bon vieux temps, même si les notes des épreuves ne seront pas communiquées aux parents. De même, les trois rencontres annuelles avec les parents que préconise le nouveau système lui paraissent superflues. «Ma porte vous est ouverte, mais des rencontres systématiques, c'est du temps perdu», leur assène-t-elle. De toute manière, ce système ne durera pas longtemps. Dans deux ans, on n'en parlera plus.

Recevant la leçon derrière les pupitres, les parents acquiescent, et en rajoutent même sur l'inefficacité du système actuel (du moins tel qu'il vient de leur être présenté), auquel «on ne comprend rien». Plus rares, d'autres sont interloqués. Ils tentent timidement de défendre la solution instaurée par Charles Beer. Mais la messe est dite.

La polémique des notes, encore. En instaurant ce nouveau carnet scolaire, le chef du Département genevois de l'instruction publique voulait apaiser une situation rendue incandescente par les initiants de l'Association refaire l'école (ARLE) ainsi que par la récupération politique de ce débat. Un système unique, le même pour toutes les écoles primaires. Des notes, puisque de nombreux parents et électeurs en réclament, mais aussi un processus d'évaluation plus complet, qui tienne compte des recherches des pédagogues. Un compromis qui puisse satisfaire tout le monde. Qui laisse enfin travailler enfants et enseignants.

Seulement voilà. Venant d'horizons très divers, les enseignants sont aussi partagés que le reste de la population. Après la démolition par la droite du contre-projet à l'initiative de l'ARLE, et donc en l'absence d'une alternative négociée crédible, une prochaine votation populaire proclamera sans doute le retour des notes. En attendant, chacun fait ce qu'il peut. Ou ce qu'il veut, au risque de transformer les réunions de parents en tribunes idéologiques.

Le Département de l'Instruction publique a-t-il le sentiment de faire face à une rébellion? Curieusement, il n'y a personne au DIP pour répondre de vive voix à cette question. Les réponses seront fournies par écrit, comme dans un cours ex cathedra. C'est à prendre ou à laisser, puisque «par leur précision, ces réponses rendent inutile un entretien supplémentaire».

«Il n'y a pas de rébellion», écrit donc Didier Salamin, directeur général de l'enseignement primaire. Pour le DIP, souligne-t-il encore, «il ne s'agit pas de piloter ou de juger un système sur la base de témoignages anonymes». En clair, la réunion d'information aux parents décrite plus haut n'existe pas. Ou alors oui? Car la réponse contient aussi cette phrase: «De telles opinions sont dommageables pour la crédibilité de l'institution si elles sont exprimées devant les parents.»

Président de la Société pédagogique genevoise (SPG), le syndicat des enseignants, Olivier Baud se montre un peu plus bavard. Favorable au système mis en place par Charles Beer, il rappelle que celui-ci a été très bien accueilli par la majorité des enseignants. Mais il n'exclut pas l'existence d'une «délinquance institutionnelle» qui œuvrerait pour le retour des notes traditionnelles au sein même des classes d'école. Responsable du groupement des associations de parents d'élèves, Jean-Luc Oestreicher est lui aussi favorable au système actuel. Et il voit poindre le pire: «Ce qui nous pend au nez, c'est un retour en arrière complètement catastrophique.»

Le compromis éducatif genevois fait carrément perdre son sommeil à Amalia, une autre maîtresse genevoise. Au bénéfice d'une licence en sciences de l'éducation mention enseignement (LME), elle l'affirme tout de go: «Une note, je ne sais pas ce que c'est.» La démarche apprise à l'université, consistant à accompagner le développement de l'élève, à établir des objectifs d'apprentissage à long terme, elle l'avait mise en application dans son école pilote. Aujourd'hui, dit-elle, l'introduction de ces notes «produit un flou complet». «Sur quoi dois-je me baser pour résumer mes évaluations en une simple note? Personne ne me l'a vraiment expliqué. Cela finit par devenir une appréciation parfaitement arbitraire.» Et ce d'autant plus que, selon elle, les «cycles scolaires» qui permettraient de suivre individuellement les parcours des élèves sur plusieurs années, n'existent pratiquement pas. «Il y a de très grandes disparités, non seulement entre les écoles, mais aussi entre les enseignants. Au final, ce sont les enfants qui ont le plus de difficultés qui risquent d'être perdus.»

Dans cette situation, les responsables de l'ARLE jouent sur du velours et ne se privent pas de le faire savoir. «Les enseignants n'osent pas le dire ouvertement, mais ils ne savent simplement pas comment procéder pratiquement, affirme son président André Duval. Dans mes discussions avec les collègues, je constate que, pour faire la traduction en notes, chacun a concocté son système D dans son coin. Et dire que Charles Beer a justifié son nouveau projet en préconisant une harmonisation du système... Cela me fait sourire» Du sourire du vainqueur?

 


Deux cantons, deux systèmes

Luis Lema

Dans les deux cycles primaires (1re-2e et 3e-4e), le travail des élèves est jugé par des appréciations: LA pour objectifs largement atteints, AA pour atteints avec aisance,

A pour atteints, PA pour partiellement atteints et NA pour non atteints.

Les notes ont fait leur retour à partir du cycle de transition (5e-6e) et pour le reste de la scolarité. L'échelle va de 1 à 6 avec des demi-points, soit onze possibilités. La note 4 correspond au seuil minimum. Ces notes font l'objet d'une moyenne par branche à la fin de l'année scolaire. Il n'existe plus de moyenne générale: les élèves doivent en principe présenter des résultats suffisants dans toutes les branches.

Le système d'évaluation vaudois est entré en vigueur le 1er août dernier. Il repose sur le compromis que la conseillère d'Etat Anne-Catherine Lyon a conclu avec les partisans de la réintroduction des notes. Ces derniers ont retiré leur initiative à la suite de cet accord, qui a été avalisé par le parlement cantonal.

A Genève, dès cette rentrée, un seul livret scolaire accompagne l'élève dès l'école enfantine jusqu'à la fin de l'école primaire. Au cours du cycle élémentaire (de la 1re enfantine à la 2e primaire), le travail fait l'objet d'appréciations et de commentaires.

C'est à partir de la 3e que les appréciations de fin de trimestre (et non les épreuves) sont traduites en notes entières qui vont de 1 à 6. Ces notes se veulent à la fois «formatives» et «certificatives», c'est-à-dire qu'elles contribuent à la formation de l'élève ainsi qu'à mesurer l'acquisition de connaissances.

A la fin de la 2e, de la 4e et de la 6e, soit à la fin de chaque cycle, est dressé un bilan «certificatif». En cas de difficultés, le passage d'un cycle à l'autre est assorti de mesures d'accompagnement. Et si ces mesures échouent, le cycle «peut être prolongé d'un an».

Ces dispositions découlent de la décision annoncée en mai dernier par le conseiller d'Etat Charles Beer de rétablir un enseignement primaire réunifié.


Dans le canton de Vaud, la guerre est terminée

Mais la querelle risque de rebondir sur d'autres sujets.

Yelmarc Roulet

«La querelle des notes est derrière nous, c'est une bonne chose pour tout le monde», constate Jacques Daniélou, le président de la Société pédagogique vaudoise (SPV). Et de se réjouir de voir le canton échapper à «la situation hallucinante de Genève, où plus personne ne s'y retrouve. Nous avons eu la chance que la conseillère d'Etat Anne-Catherine Lyon ait su s'emparer habilement du dossier».

Un constat partagé par Jacques-André Haury, qui avait pris la tête du combat pour la réintroduction des notes. «Sur ce point, nous avons vraiment la paix scolaire, résume ce médecin et député libéral. Il faut laisser à ce système le temps de faire ses preuves.» Sans vouloir exclure que la question des notes à l'école primaire puisse revenir un jour sur la table, Jacques-André Haury assure que «ce n'est pas à l'agenda».

Le compromis forgé sous la responsabilité d'Anne-Catherine Lyon a évité une votation cantonale qui aurait pu être fratricide. En retirant leur initiative, Jacques-André Haury et les siens ont renoncé à leur exigence de retour des notes dès la 3e année. Par gain de paix et parce qu'ils y tenaient beaucoup moins.

Le système vaudois d'évaluation n'a pas encore eu le temps d'être soumis à un quelconque bilan, puisqu'il n'a que trois mois. Les notes, qui avaient filé de l'école vaudoise à l'anglaise, ont fait leur retour par la grande porte à la dernière rentrée, dès la 5e année. Elles ne sont que l'un des éléments permettant, à la fin de la 6e, l'orientation dans les filières. «Mais ce sont de vraies notes, portant sur des travaux spécifiques, et non de simples codes chiffrés», souligne M. Haury.

Enseignants, élèves et parents s'efforcent actuellement de s'habituer aux nouvelles règles, qui ne vont pas sans quelques problèmes de mise en œuvre. Il faut premièrement digérer un nouveau jargon, jongler avec les grandes notes et les petites. Les notes (ou les appréciations au primaire) doivent juger dans chaque branche un minimum (de 4 à 8 selon la dotation horaire) de «travaux significatifs». Ceux-ci mesurent les aptitudes de l'élève à utiliser globalement ses connaissances. Mais à côté de cela, de petits travaux portant sur une leçon ou une technique spécifiques peuvent faire l'objet d'une note, avant d'être regroupés en un «travail assimilé». Le recours ou non à ces petites notes est laissé à l'appréciation des enseignants.

Sur le terrain, il n'est cependant pas si simple de distinguer entre le grand et le petit. Tant Jacques Daniélou que Jacques-André Haury estiment nécessaire de retoucher le plan d'études vaudois, pour permettre aux maîtres de mieux établir de liens entre les grands objectifs d'apprentissage et les «travaux significatifs.» Le nombre maximal de ces grands travaux n'est pas fixé, ce qui peut poser des problèmes d'égalité de traitement. Il est prévu que les maîtres d'une discipline se concertent au sein d'un même établissement, mais les directeurs ont parfois trouvé plus simple d'imposer une règle.

La note n'est pas le seul critère de promotion, ni surtout de l'orientation à la fin de la 6e année. Jacques-André Haury y voit un risque de trop grande tolérance face aux notes insuffisantes. Jacques Daniélou redoute au contraire que les notes, de par leur simplicité, n'écrasent les autres critères énumérés dans la philosophie d'évaluation, comme la prise en considération globale de l'attitude de l'élève face au travail, de ses intérêts, projets et résultats aux épreuves cantonales de référence. Mais le syndicaliste admet que le retour des notes est cohérent dans un système qui maintient des filières. Vouloir faire de l'évaluation formative l'élément central dans un système cloisonné était une illusion.

Si la guerre des notes est finie, la querelle scolaire risque de rebondir sur d'autres sujets. Qu'il s'agisse du chantier de reconstruction de la Haute école pédagogique (HEP) vaudoise ou de la perspective du plan d'études cadre romand (Pecaro), les affrontements se préparent.

 

© Le Temps, 2005. Droits de reproduction et de diffusion réservés.  

 
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