Rénovation de l'école primaire et baisse du niveau
ÉCOLE • M. Patrice Delpin s'inquiète du processus de rénovation de l'enseignement primaire à Genève.
À lire les journaux, tout se-rait déjà décidé dans les grandes lignes et, après quelques détails à régler, la rénovation sera étendue à l'ensemble des écoles primaires du canton. Bref, tout baigne, pas de problèmes.
Permettez à un enseignant d'émettre un petit bémol dans le concert d'autosatisfaction officiel. Et ce bémol aura comme support un rapport du Service de la recherche en éducation intitulée « Le changement : un long fleuve tranquille ? » Les auteurs, chercheurs universitaires en pédagogie, sont plutôt, et par nature, favorables à l'innovation. Mais ils ont fait leur travail en menant une vaste enquête sur l'école primaire, dont un chapitre compare les résultats scolaires des écoles en rénovation avec ceux d'autres écoles non rénovées et caractéristiques du canton. (220 écoles primaires).
En l'occurrence, ils ont fait passer des tests identiques sur des savoirs scolaires aux deux types d'établissements, en 1ère primaire d'abord, pour voir le niveau de départ, et en 3ème primaire pour en voir l'évolution.
Le résultat ne laisse que peu de doutes, Je cite, page 40 : « Dans l’ensemble, les élèves des écoles en rénovation obtiennent des résultats relativement moins bons que ceux des élèves des écoles qui ne sont pas en rénovation. » Alors qu'en 1ère primaire
les élèves entrant dans des écoles en rénovation n'avaient pas un niveau inférieur aux autres enfants (leur niveau était même au départ un peu supérieur), deux ans après, en 3ème primaire, je cite (page 96) :« Pour les deux mêmes échantillons, on constate cette fois que les différences sont toutes en faveur de l'échantillon représentatif des écoles du canton », c'est-à-dire en faveur des écoles qui ne sont pas en rénovation.
Cette évolution négative de la 1ère à la 3ème primaire pour les écoles en rénova-tion est inquiétante.
Le même constat ressort des comparaisons faites avec les épreuves cantonales de 6ème primaire. Je cite encore, page 41 : « Les écarts entre les deux grou-pes sont faibles, on observe cependant pour les deux épreuves de français une différence statistiquement favorable aux écoles qui ne sont pas en rénovation. »
Pour expliquer ce fait qui est manifestement gênant, les auteurs du rapport pré-cisent que leur recherche ne permet pas « d'évaluer si les écoles en rénovation atteignent leurs objectifs du point de vue des acquis des élèves » (sic page 96), « que la rénovation n'a pas comme objectif explicite une amélioration des acquis et compétences des élèves (ah... ), que les épreuves communes défavorisent les écoles en rénovation, qui évaluent autrement (oh...), que les élèves en rénovation sont moins : autonomes » « alors que le développe-ment de l'autonomie fait partie des objectifs déclarés de la rénovation » (page 96, quel aveu...), et enfin que « la rénovation implique une phase de désorganisation dans sa phase exploratoire » (page 97).
Bref, le camouflage de la baisse du niveau scolaire est faible, s'il était possible, et cela ne peut pas conduire à plus d'égalité des chances, bien au contraire.
Le plus inquiétant est pour l'avenir.
Il faut savoir que les écoles en rénovation ont eu des avantages par rapport aux autres écoles (franchises diverses, davantage de maîtres de disciplines spé-ciales) ; elles ont bénéficié d'un coordinateur en plus pour gérer l'innovation et les maîtres de ces écoles ont été des volontaires (on a fait généralement partir ceux qui étaient contre, pas toujours élégamment) avec le résultat peu brillant que vous savez.
En conclusion, que se passera-t-il dans nos écoles primaires quand, d'autorité, elles seront toutes « rénovées » sans aide supplémentaire (impossible dans le contexte actuel de donner des maîtres spécialisés en plus avec un coordinateur`dans 220 écoles) et sans équipe de maîtres volontaires dans la majorité des écoles ?
J'espère que l’autorité aura à cœur, sans propagande ou jargon pseudopédagogique, de voir la réalité en face et, soit d'arrêter la rénovation, soit de l'aménager de manière à éviter une.« grosse cacade ».
PATRICE DELPIN, enseignant au collège, Genève
par Patrice Delpin, publié dans La Tribune de Genève et Le Courrier du 1/10/1999
Rapport du SRED de Février 1999
Le changement :
un long fleuve tranquille ?
Dossier établi à la fin de la phase d'exploration (1994-1998)
concernant la rénovation de l'enseignement primaire genevois
Bernard FAVRE, Christian NIDEGGER, Françoise OSIEK, El Hadi SAADA
avec la collaboration de Nilima CHANGKAKOTI, Ninon GUIGNARD,
Jean-Marc JAEGGI, Aline SOMMER
Février 1999
Département de l'instruction publique - Genève
Service de la recherche en éducation
12, Quai du Rhône
1205 Genève
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Résultats de quelques écoles de l'échantillon représentatif
Le graphique ci-dessous présente les résultats de quelques écoles qui ne sont pas en rénovation.
Graphique 3.6 : Résultats de quelques écoles de l'échantillon représentatif, 3P (1997)
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On observe que l'école M qui se trouvait en 1995 très en dessus de la moyenne des écoles, se trouve au-dessus de la moyenne, mais beaucoup plus proche de celle-ci. De façon générale, comme pour les écoles en rénovation, la distance entre l'école présentant les meilleurs résultats et la moyenne s'est plutôt réduite. La dimension sociale ne paraît toujours pas déterminante en elle-même, puisque les deux écoles de niveau 1 se situent pour certaines épreuves assez près des résultats de l'école de niveau 4.
En résumé, en 3P en 1997, soit deux ans après le début de la rénovation, on observe que :
• dans l'ensemble, les élèves des écoles en rénovation obtiennent des résultats relativement moins bons que ceux des élèves des écoles qui ne sont pas en rénovation ;
• la position entre certaines écoles en rénovation change par rapport à la mesure effectuée en 1995 au début de 1P ;
• certaines modalités de travail utilisées dans les épreuves proposées pourraient défavoriser les écoles en rénovation, bien qu'elles fassent appel à des compétences relevant du projet de rénovation comme le développement de l'autonomie, par exemple.
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3.4 Les épreuves cantonales de 6P de 1997
Chaque année, en avril, l'ensemble des élèves de 6P du canton sont soumis à des épreuves de mathématique et de français visant à mesurer les acquis des élèves par rapport au programme d'enseignement. Pour 1997, le SRED dispose des résultats (sous forme de scores) pour un échantillon d'élèves représentatif du canton, ainsi que des résultats de l'ensemble des élèves des écoles en rénovation. Il est dès lors possible de comparer les écoles en rénovation avec les autres écoles. Bien évidemment, cette comparaison devra s'entourer d'un certain nombre de précautions d'ordre méthodologique, en prenant en compte les caractéristiques des écoles, du point de vue socio-économique et culturel notamment.
Ces épreuves peuvent ainsi compléter les données sur les acquis des élèves recueillies dans le cadre d'OPEC en donnant un éclairage plus en lien avec le programme d'enseignement, OPEC cherchant à mettre en évidence des acquis définis plutôt en termes de compétences des élèves.
Il faut remarquer que les deux groupes comparés, écoles en rénovation et écoles qui le ne sont pas, ne sont pas constitués des mêmes élèves que ceux interrogés en 3P. Mais les deux groupes ont été choisis selon les mêmes règles.
Le graphique suivant montre les résultats aux épreuves cantonales 1997. Ces données sont exprimées en rendement (pourcentage d'items réussis).
Graphique 3.7 : Rendement aux épreuves cantonales de l'ensemble des écoles de l'échantillon représentatif et l'ensemble des écoles en rénovation, 6P (1997)
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Les écarts entre les deux groupes sont faibles, On observe cependant pour les deux épreu-ves de français une différence statistiquement significative en faveur des écoles qui ne sont pas en rénovation.
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C'est donc dans ces conditions que les données d'OPEC ont été utilisées pour comparer un échantillon représentatif d'écoles du canton à l'ensemble des écoles en rénovation. Il est bien évident que ces données ne permettent pas d'évaluer si les écoles en rénovation atteignent leurs objectifs du point de vue des acquis des élèves. Les instruments de mesure n'ont pas été construits pour répondre à cette question. Rappelons que les concepteurs de la rénovation n'ont pas fixé comme objectif, en tout cas de façon explicite, une amélioration des acquis et des compétences des élèves.
Ainsi, nous avons choisi d'effectuer une comparaison à deux moments : au démarrage de la rénovation en 1995, lorsque la cohorte des élèves de la recherche OPEC entrait en 1P et après deux ans de phase exploratoire, lorsque les mêmes élèves entraient en 3P. La comparaison a été effectuée globalement sur les deux échantillons d'élèves (représentatif et écoles en rénovation) selon les différents domaines de connaissances, puis affinée à travers l'analyse de quelques écoles de chaque échantillon.
Les comparaisons effectuées ont permis de mettre en évidence un certain nombre de diffé-rences statistiquement significatives. Il faut cependant souligner qu'une différence statistique ne signifie pas automatiquement que l'on soit en présence d'une différence qui ait du sens du point de vue « pédagogique ». À chaque fois, il faut se poser la question du sens à donner à cette différence, en fonction du contexte dans lequel l'épreuve est passée, de la situation à laquelle l'élève avait à répondre.
Ainsi, pour l'état initial (entrée en 1P en 1995), on observe que tout en étant semblables du point de vue de leurs caractéristiques sociales, les deux échantillons se différencient sur plusieurs domaines. Ces différences sont, à une exception près, à l'avantage des écoles en rénovation. Deux ans après, pour les deux mêmes échantillons, on constate cette fois que les différences sont toutes en faveur de l'échantillon représentatif des écoles du canton. Ce résultat peut paraître relativement surprenant. Les objectifs d'enseignement n'étant en principe pas différents, on pourrait s'attendre à ce que les deux groupes ne se différencient pas, ou du moins que ces différences ne soient pas uniquement en faveur de l'échantillon représentatif. On pourrait même envisager, idéalement, que les écoles en rénovation, dynamisées par le projet et par l'investissement des différents acteurs, parviennent même à de meilleurs résultats face aux mêmes objectifs.
Pour expliquer le constat observé en 3P, on peut cependant tenter d'avancer un certain nombre d'hypothèses qu'il faudrait vérifier, soit à travers de nouvelles analyses des données, soit en recueillant des informations à même de les conforter.
Les instruments utilisés défavorisent les écoles en rénovation car dans ces écoles les méthodes de travail des élèves et la philosophie qui inspire la construction des instruments d'évaluation sont différentes. Cet élément pourrait jouer un rôle. En effet, on a vu que les élè-ves en rénovation sont plus nombreux à ne pas avoir le temps de terminer les épreuves proposées. Le travail individuel prolongé sur une tâche reposant sur la compréhension de consignes écrites semble poser plus de problèmes aux élèves des écoles en rénovation. Il est intéressant de noter que les enseignants des écoles en rénovation accordent un peu moins d'importance au travail autonome des élèves que leurs collègues des autres écoles, alors que le développement de l'autonomie fait partie des objectifs déclarés de la rénovation. Par contre, les enseignants des écoles en rénovation disent développer plus le travail de groupe, ce qui est conforme aux attentes de la rénovation. La nature des tâches proposées joue également un rôle, les questions sur les connaissances numériques qui se trouvent en début d'épreuves sont moins bien réussies par les élèves des écoles en rénovation.
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La rénovation implique dans sa phase d'exploration une certaine désorganisation qui peut avoir une influence sur les résultats des élèves. Il est vrai que la mesure effectuée, deux ans après le début de la rénovation, peut coïncider avec un moment où un certain flottement règne encore dans la mise en place des projets des écoles. Cependant, on notera que certaines écoles sont moins touchées que d'autres par ce phénomène. Ainsi, on remarquera que l'école A, qui a traversé un certain nombre de conflits internes voit ses résultats situés nettement au-dessous des autres écoles en rénovation. Les résultats de l'école C se situent par contre à un niveau comparable par rapport à 1995.
Globalement, malgré le caractère parcellaire des résultats dont on dispose et « l'analyse à distance » qu'ils impliquent, les questions soulevées notamment par les résultats actuels des écoles en rénovation amènent à envisager la mise en place d'un dispositif permanent permettant d'apprécier les acquis et les compétences de l'ensemble des élèves de l'école primaire genevoise. Ce dispositif serait un outil qui devrait mieux cerner les situations différentes des écoles genevoises et pourrait constituer une aide et un soutien, aussi bien au niveau global de l'enseignement primaire qu'au niveau local des écoles et des ensei-gnants.
6.3 Développements futurs
Au terme de ce document, il convient d'esquisser quelques pistes en ce qui concerne les développements futurs des recherches entreprises et de réfléchir aux éléments auxquels il faudrait êtres attentifs pour contribuer à l'amélioration de l'école primaire genevoise.
Une première dimension concerne les acquis et les compétences des élèves. Les instru-ments utilisés dans le cadre d'OPEC visent à cerner les acquis et les compétences des élèves avec « une certaine distance » par rapport aux programmes en vigueur. Une meilleure coordination de la démarche d'OPEC avec les instruments développés par l'enseignement primaire, notamment les épreuves cantonales de 6P est souhaitable. Par ailleurs, le développement d'une plus grande autonomie des établissements nécessite parallèlement la mise en place de moyens permettant de vérifier que cette démarche s'inscrit bien dans le cadre des objectifs attendus de l'école et assure aux élèves une équité des prestations d'enseignement et d'apprentissage. La réflexion devrait s'étendre également aux liens entre les instruments de régulation à mettre en place au niveau de l'ensemble des écoles et au développement des moyens de régulation à l'intérieur des écoles et des classes.
Un deuxième élément a trait au fonctionnement des écoles. La recherche exploratoire entreprise par le groupe « communautés éducatives » a mis en évidence un certain nombre de points : par exemple, la question des liens entre les modes de collaboration des enseignements et les apprentissages des élèves qui mériteraient une analyse à une plus large échelle. À partir de ces analyses, il pourrait être intéressant de développer des dispositifs d'auto-évaluation du fonctionnement des écoles.
Le questionnaire aux enseignants apporte un premier complément aux deux recherches précédentes, en montrant notamment que les enseignants des écoles en rénovation et les autres partagent la plupart du temps les mêmes valeurs et conceptions avec cependant quelques nuances. Les différences entre les deux groupes ne sont perceptibles que sur quelques éléments, par exemple la place donnée au travail en équipe (pour les enseignants) et en groupe (pour les élèves). Cette enquête témoigne de l'importance à accorder à la connaissance et à la compréhension des représentations de différents partenaires de l'école.
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P.S. (décembre 2001) Inutile de dire que le Département de l'instruction publique, après ce rapport et malgré son contenu, a maintenu la généralisation de la rénovation. Cela n'est pas surprenant, car les dés étaient pipés dès le départ. Cette rénovation, plus encore que d'autres réformes, a été évaluée principalement par ceux qui l'ont voulue, proposée, "testée". Autrement dit les partisans idéologiques de la rénovation étaient juges et parties, rien de défavorable à la rénovation ne devait entraver sa généralisation. D'où les choix les plus extrêmes adoptés, comme la suppression des notes, comme les cycles de 4 ans au lieu de 2 ans, etc.
Patrice Delpin
P.P.S. (janvier 2003) Pour comble, les partisans de la rénovation nient que celle-ci ait été évaluée et, pire, soutiennent qu'elle ne fait pas moins bien.
Citation de Philippe Perrenoud, dans la Tribune de Genève du 8-9 décembre 2001 :
" On ne peut pas évaluer les réformes avant qu'elles soient en place. La rénovation du primaire reste à faire. On a seulement pu vérifier que les élèves "en rénovation" ne sont pas plus démunis que les autres".
Mon commentaire : les partisans de la rénovation n'en sont plus, en tout cas, à une approximation près.
Patrice Delpin
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