Construire No 7, 10 février 2004

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Vos gosses sont démotivés à l'école !

 

C'est la nouvelle maladie qui touche vos enfants. Elle s'appelle «l'intolérance aux frustrations». Elle explique pourquoi beaucoup d'entre eux en fichent un minimum à l'école. Didier Pleux publie «Peut mieux faire»

 

Didier Pleux, docteur en psychologie et directeur de l'Institut français de thérapie cognitive, a rédigé un ouvrage qui est quasiment d'utilité publique. Ça s'intitule Peut mieux faire: remotiver son enfant à l'école. Un guide ultra-pratique pour les parents désemparés, dont les enfants sont capables, intelligents, mais tout simplement «non performants» sur le plan scolaire. Ces enfants-là sont aujourd'hui légions. Il ne s'agit pas pour Didier Pleux d'incriminer les profs et les systèmes scolaires, ni de rejeter les problèmes sur des facteurs extérieurs, divorce des parents ou autre traumatisme, mais d'en revenir à ce que vous, parents et enfants, pouvez concrètement faire maintenant. Aujourd'hui et sans attendre.

Didier Pleux,vous voyez apparaître chez les enfants une nouvelle maladie du XXIe siècle: l'intolérance à la frustration.

Son apparition date de 5, 6 ans. J'ai 52 ans, trente ans d'activité. Autrefois, les enfants et les adolescents étaient surtout démotivés scolairement parce qu'ils souffraient de dévalorisation, de manque de confiance en soi. Ou c'étaient des anxieux.

»Aujourd'hui, ce qu'on voit en majorité dans nos cabinets, ce sont des «intolérants à la frustration»: des enfants de bons niveaux, qui ont un quotient intellectuel tout à fait normal, voire supérieur à la moyenne. Mais qui sont en échec scolaire alors qu'ils auraient tout à fait les moyens de ne pas l'être.

D'où vient cette intolérance à la frustration?

Aujourd'hui, le contexte familial relève presque à 100% du modèle «parents permissifs». Des parents qui ont passé par les sixties, lu tout Françoise Dolto, savent que «l'enfant est une personne». Ils sont convaincus que les apprentissages peuvent toujours se faire dans la joie et le plaisir - c'est-à-dire «qu'on peut apprendre tout seul», de façon à peu près spontanée. On fait donc confiance à l'enfant dès son plus jeune âge. «T'as rien à faire après l'école? T'as pas de devoirs? Parfait, alors tu peux aller retrouver tes copains». Les parents se fient au bulletin scolaire, en général pas trop mauvais jusqu'à l'âge de 15 ans, parce que le gosse arrive à s'en tirer en en faisant un minimum. Tout a l'air d'aller bien.

»Et puis ça se gâte. Les parents arrivent dans mon cabinet en me récitant de formidables leçons doltoïennes: «On a fait tout ce qu'il fallait au niveau de l'dipe, on a toujours «dit les choses». On a beaucoup psychologisé, verbalisé, intellectualisé. Mais au niveau éducatif pratique et concret, néant!

Vous proposez une autre approche?

Oui. Depuis des décennies et jusqu'à aujourd'hui, l'approche a été systématiquement psychologisante: la difficulté scolaire était forcément le symptôme d'un problème psychologique plus profond, l'échec devait masquer autre chose. Or je crois que les choses sont plus simples: c'est avant tout un problème d'éducation. Avant de psychologiser à outrance, voyons si, à ce niveau-là, on fait les choses correctement.

Quels sont les travers éducatifs?

Les parents sont devenus si permissifs que leurs enfants baignent dans tout un système de fausses croyances - dont le caractère principal est qu'elles privilégient toujours le plaisir sur la réalité des contraintes.

Vous voulez dire qu'il existe des pensées typiques propres aux «intolérants à la frustration»?

Oui. C'est «tu veux quand même pas que je me prenne la tête avec ça maintenant!», ou «je suis pas fait pour les études, je vais lâcher l'école», ou encore «vous les parents, vous êtes des vieux, vous comprenez rien à la jeunesse!». Tout leur discours, toutes leurs pensées intérieures visent à différer la frustration; le plaisir passe TOUJOURS avant l'effort. Et cette intolérance à la frustration est aussi forte qu'une addiction au tabac ou que la boulimie.

Comment tout cela se traduit-il en classe?

Pour eux, éviter la frustration à l'école, c'est faire au plus vite. Ils croient à des chimères comme: «apprendre, c'est retenir aussitôt». Ils sont tout le temps dans le «oui, oui, j'ai compris.» En réalité, ils «n'impriment» tout simplement pas la matière, ils n'intègrent rien.

»Ils s'imaginent que toute réponse de leur part doit tenir de la réaction immédiate, - comme dans leurs jeux sur Play Station. Le problème, c'est qu'en classe, ils sont incapables de RALENTIR cette extraordinaire faculté de synthèse. Ils ne comprennent pas qu'en l'occurrence devenir plus performant, c'est ralentir: il faut accorder du temps à la prise d'information, analyser les énoncés, décortiquer les données, repérer les mots clés, les marquer au stabilo - avant de se lancer dans une réponse qui doit être réfléchie et non pas impulsive.

Il faut en quelque sorte les «déconditionner»?

Tout à fait. Il faut discuter avec eux de leurs croyances toutes faites. Et lier le temps de l'apprentissage scolaire à une réalité future, à des objectifs concrets, même à long terme. Quand vous demandez aux gosses d'aujourd'hui: «Tu veux faire quoi plus tard?», ils ne savent pas. C'est pour ça qu'ils sont démotivés, qu'ils ne voient pas à quoi l'école peut bien servir. Ils vous disent, «de toute façon, ce qu'on apprend à l'école, ça sert à rien». Ils la voient comme déconnectée de la réalité. Donc, pas à pas, il faut établir avec eux un lien entre ce qu'ils apprennent et les réalités professionnelles, même s'ils rêvent de devenir une vedette de Star Academy.

»Tu veux devenir une vedette de StarAc? Ben t'as remarqué, les vedettes de StarAc, elles chantent drôlement bien en anglais.» Le garçon veut devenir pilote? «Ben, tu sais que les pilotes se parlent en anglais, et il y a des calculs à faire pour atterrir.» Bref, très tôt, il faut remplacer le principe de plaisir par le principe de réalité.

Mais de meilleurs résultats scolaires ne vont pas immédiatement se faire sentir...

Eh non. C'est pourquoi il faut noter tous les progrès, si minimes soient-ils. Les parents peuvent très bien afficher au mur de la chambre un graphique indiquant les progrès, avec ses hauts et ses bas, pour aider l'enfant à les visualiser. De sorte qu'il ne puisse plus dire «de toute façon, ça sert à rien». «Tu crois que ça sert à rien d'apprendre six verbes irréguliers par jour? Si, ça sert!» Au bout d'un mois, ils s'aperçoivent qu'ils en connaissent 120! La preuve, elle est là: des coches sur un tableau.

Il faut les ramener tout près des réalités?

Oui, et à commencer par les réalités quotidiennes ménagères. Ces enfants-là sont tout le temps dans le «moi, moi, moi». Ils n'aident pas à la maison, ne font rien pour participer aux tâches familiales (les parents ne le leur demandent pas), ne mettent pas la table, ne la débarrassent pas, ne portent pas les assiettes dans le lave-vaisselle...

»Quand je demande aux parents ce qu'ils font, ils répondent: «Euh, il fait son lit». A l'heure de la couette, faire son lit, c'est dix secondes! Autrement dit, le gosse, à la maison, il fout rien! On ne l'envoie même plus acheter une baguette à la boulangerie du coin. En revanche, il gueule quand tout à coup les corn flakes ne sont pas sur la table le matin!... Et les parents ne se rendent même pas compte de ce que cela signifie.

Ils ne voient pas le lien entre cet aspect-là - la participation active à la vie en famille - et l'aspect scolaire?

Du tout! Ils ne voient pas qu'un enfant qui, dès qu'il est en âge d'aider, s'accoutume à quelques tâches familiales, prendra aussi beaucoup plus facilement l'habitude de travailler au retour de l'école, vers 16 h 30.

Vous préconisez carrément un tableau hebdomadaire des activités.

Oui, parce qu'il y a d'abord une prise de conscience à faire. Que les parents commencent par dresser avec l'enfant un tableau de ses activités hebdomadaires - en dehors du temps passé à l'école, bien sûr. Avec simplement ces trois questions:

Total tâches à la maison: ... heures

Total activités de loisirs: ... heures

Total activités d'étude: ... heures

»En général, la part réservée aux loisirs saute aux yeux. Elle est totalement disproportionnée par rapport au reste. Ensuite, l'enfant ayant bien visualisé cela et compris de quel privilège il jouit dans ses activités de loisirs, il s'agira de rétablir la balance. Et qu'un nouveau tableau, détaillé, donne un autre tempo, fixe les choses à l'avance sur six jours, samedi y compris, et épargne l'état d'urgence du dimanche soir...

En somme, ils ont une mauvaise gestion du temps.

Catastrophique. Le grand drame, c'est qu'au primaire, les enseignants leur donnent de moins en moins, voire aucune tâche à faire à domicile. Or, il faut leur en donner, en fonction de leur âge, bien entendu. Ça peut n'être que dix minutes au début, mais c'est une habitude à prendre, dès le départ.

»A la fin du primaire, le gosse sera habitué à travailler un quart d'heure par jour. A l'entrée au secondaire, une demi-heure par jour; avant le bac, deux heures. Voilà le minimum pour un élève moyen. Il y a toujours des ch0ses à revoir, à anticiper. Ce qui est scandaleux, c'est de laisser croire jusqu'à 15, 16 ans qu'on peut travailler en gros deux heures par semaine quand on a un coup de bourre, et qu'on va s'en tirer.

Les parents doivent absolument s'imposer, dicter le rythme?

Oui. Il ne s'agit pas d'être rigides, mais fermes et aimants. Le remède, c'est forcément de devenir des parents conflictuels. C'est fixer des règles précises avec l'enfant, et s'y tenir.

A part ça, rien n'interdit aux parents de marcher sur les mains avec leurs gamins, ou d'aller voir Matrix avec eux. Tout est lié.

Propos recueillis par Jean-François Duval

Signes particuliers

Nom: Didier Pleux
Né: le 2 mai 1952 à Caen, en Normandie.
Famille: marié, un fils de 30 ans, deux filles, l'une de 22 ans, l'autre de 12 ans.
Carrière: Docteur en psychologie. Psychothérapeute. Directeur de l'Institut français de thérapie cognitive.
Hobby: Président de la Confrérie du singe en hiver qui regroupe les admirateurs du film «Matrix».

A lire: Didier Pleux. «Peut mieux faire: remotiver son enfant à l'école», éd. O. Jacob, 2003. Il publiera prochainement chez le même éditeur un «Manuel d'éducation à l'usage des parents d'aujourd'hui».

 

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